Relation de la Bataille de Pierrelongue
19 juillet 1744

Par le Marquis de Saint-Simon

...

Le détachement de Chevert eut ordre d'attaquer en face de la batterie, la Brigade de Poitou par sa droite , et celle de Provence entre deux; le Colonel Salis fut envoyé prendre poste sur un plateau qui dominait la vallée de Bellins et qui se trouvait entre le camp Camp de quatre bataillons que le Marquis de Campo Santo avait reconnu dans la vallée prés de Bellins, et les retranchements. En le placant ainsi, le but était d'empêcher ces deux corps d'Ennemis de se réunir. Les deux bataillons de Travers ne trouvant point de chemin pour arriver à ce plateau, furent obligés de se laisser glisser, le terrain étant trop en pente et trop lisse pour pouvoir s'y tenir sur les pieds; il se mirent aussitôt en bataille, et leur contenance empêcha les quatre bataillons de la vallée de se porter au secours des retranchements. Le bataillon de Béziers fut ordonné pour aller chercher la poudre et les balles, et les porter à tous les points d'attaques, où il n'était pas possible de faire passer des mulets.

      La colonne s'étant mise en marche dans l'ordre prescrit, la brigade de Provence à la tête de laquelle était le Marquis de la Carte, trouva le terrain si fort en pente qu'elle ne put garder sa direction; elle fut emportée malgré elle sur celle de Poitou, qui n'ayant pas un chemin plus aisé, se rejetta de même sur la gauche, ensorte qu'en arrivant aux retranchemens, sous le feu le plus vif de l'artillerie et de la mousqueterie de l'Ennemi, ces trois corps n'en firent plus qu'un qui chargea l'ennemi tout aussi vivement qu'il en était accueilli. Les Francois arrivèrent jusques sur les palissades du chemin-couvert dont ils délogèrent les Piémontois, sans pouvoir ni couper ni arracher ces palissades; on leur avait fait laisser leurs sacs dans le Camp pour qu'ils fussent plus dispos et plus légers dans la marche et dans le combat; les outils dont on porte un certain nombre par Compagnie y étaient aussi restés. Ils ne purent se soutenir qu'en faisant un feu continuel sur les Piémontois qui tiraient avec plus d'avantage, étant couverts par leurs retranchements. Ils furent ainsi plus de quatre heures à dix pas du mur des retranchements, le chemin-couvert entre-deux.

      On battit envain trois fois la retraite, les Soldats s'obstinèrent, et demandant les drapeaux, de main en main ils les jettèrent dans le chemin-couvert; prenant ce prétexte pour s'y précipiter en même temps, ils arrachèrent quelques palissades avec les mains, et arborèrent les drapeaux contre les retranchements. Les Piémontois n'osaient avancer la main pour les saisir, tant le feu qui les protégeait était vif; ils tiraient dessus à bout portant pour les mettre en feu. Les Soldats Francois, ne se rebutaient point, et malgré l'ordre de se retirer,qu'on ne cessait de réitérer; ils restèrent encore quelque temps sous les murs du retranchement; ceux qui le touchaient n'étaient pas même à l'abri des coups de l'Ennemi; les deux Nations croisaient le fusil sur le retranchement, et tous les coups de part et d'autre tirés à bout touchant, portaient à la tête et étaient mortels. Le Bailli de Givri avait été dangereusement blessé, le Marquis de la Carte tué, les autres Colonels blessés ainsi que nombre d'Officiers; ce qui détermina le Comte de Danois à faire battre la retraite pour la quatrième fois; mais les Soldats presque sans Officiers n'obéissaient plus; ils étaient également effrayés de la honte et du danger d'une retraite à faire du pied d'un mur garni de troupes nombreuses et d'artillerie jusqu'à ce qu'on fût hors de la portée de leurs coups, sur un terrain extrémement difficile. Quelques palissades arrachées leur laissaient croire qu'ils pourraient aissi détriure avec leur mains le reste du retranchement: ils ne ralentissaient point leur feu; si leur bravoure était un effet de la crainte, la crainte formait des héros qui se battaient comme les Horaces et les Curiaces. Le Colonel de Salis, quittant alors son poste, marcha vers les retranchements pour les attaquer par son côté: il périt à la première charge, mais il décida le sort. Les Piémontois se divisant pour se porter en force du côté qu'il menacait, dégarnirent celui qu'on assiégeait edpuis quatre heures. Un Sergent se glissa par l'embrasure d'un canon, couvert d'autant de cannoniers morts qu'il s'en était présenté pour le recharger. Ce Sergent fut tué, son corps servit d'échelle à un grenadier plus heureux, qui reversa sur son canon le cannonier qui tenait un clou et un marteau pour l'enclouer. Il sauta le sabre à la main dans le retranchement, où il fut suivi dans un moment par d'autres grenadiers, qui l'imitant mirent leurs fusils en bandoulière pour n'employer que leurs sabres; les Soldats qui passèrent aprés eux, les aiderènt à charger les Piémontois, qui vinrent trop tard à leur rencontre; ils fondirent sur eux avec tant d'intrépidité qu'ils parvinrent à les mettre en fuite. Le Maréchal de Camp qui les commandait fut tué, de même que le Marquis de Séceles Aide de Camp du Roi de Sardaigne, qui faisant la fonction de Général se tenait dans la vallée prés de la Tour du Pont, au pied de la montagne sur laquelle on combattait, et envoyait ses ordres et des piquets à l'attaque, gardant les Régimens avec leurs drapeaux auprés de sa personne. Il fut témoin des prodiges de valeur et de l'archarnement des Régimens Français qu'il croyait écraser par l'avantage du poste et par le nombre d'hommes qu'il envoyait successivement dans les retranchements; il vit enfin les siens céder à des effort inouis et périr cruellement sous ses yeux sans pouvoir l'empêcher. Les Français firent main basse sur tous ceux que la fuite ne leur déroba pas, et ne s'arrêtèrent qu'à la vue des Régiments Piémontais. Un détachement du Régiment de Saluces qui prit une autre route, fut poussé si vivement sur une de ces pentes pareilles à celle sur laquelle le Régiment de Travers s'était laissé glisser pour gagner son poste, que les Soldats renversés et roulant avec leur armes et leurs cartouches furent jettés sans vie ou expirants sur les rochers et contre les arbres de la vallée, froissés et brisés de manière à ne pouvoir jamais être guéris de ces meurtrissures, aussi mortelles que les plaies les plus cruelles.

      Le Roi de Sardaigne ne pouvait accuser ses troupes, il ne revenait presque que des Soldats, tous ses Officier s'étaient fait tuer sous ses yeux, plutôt que d'y paraitre en fuyant: il ne jugea point à propos de soutenir plus longterms la tête des montagnes, e d'y disputer le terrain à des ennemis qui l'emportaient avec autant de valeur que de force. Il abandonna la butte de Château Dauphin, qui n'ayant aucune espèce de fortifications, est d'ailleurs dominée de tous côtés par les montagnes qui la joignent, et se retira deux lieues plus loin, mettant le village de St. Pierre entre ses ennemis e ses troupes. Il rassembla 21 bataillons qu'il fit camper en ligne, bien résolu de soutenir un combat dans la vallée, où il ne doutait pas que les Francois ne le suivissent pour s'ouvrir un chemin jusqu'à la plaine. On compta sur le champ de bataille 1350 morts des ennemis, presque tous tués par des coups à la tête; plus de 300 avaient péri dans les vallées, soit des coups des Francois, soit des chutes faites en fuyant dans les rochers et les escarpements. On prit aussi deux piéces de canon qui se démontaient ainsi que leurs affûts; le corps du canon se divisait en trois parties qui s'assujettissaient par des barres de fer; chaque canon pouvait être porté sur le dos de trois mulets. La perte des Français avait été très considérable, quoique moindre que celle des ennemis. Le Bailli de Givri mourut quelques semaines aprés de sa blessure, deux des Colonels restèrent sur la place. Le Duc d'Aiguillon et le Comte d'Aubeterre furent blessés: le Comte de Danois n'eut qu'une légère blessure; trois Sergens et deux Soldats sur lesques il s'appuyait successivement, furent tués sous sa main. Quatorze hommes furent tués ou blessés autour du Brigadier Chevert qui fut blèssé à la main, mais si légérement qu'il ne voulut pas être mis sur la liste des blessés, ne regardant point, ainsi que quelques Officiers, une blesure comme un mérite; le Régiment du Poitou qui se couvrit de gloire dans cette Journée, perdit nombre d'Officiers; à peine les deux bataillons de Conti en trouvèrent-ils le soir dix en état de faire le service, de soixante environ qu'ils étaient au commencement de l'action: le nombre des Soldats de tous les Régiments était considérablement diminué. La nuit rasembla tous ceux qui s'étaient dispersés pour suivre les fuyards épars de tous côtés; le Comte de Danois les fit coucher sur le champ de bataille, envoyant des détachements chercher les tentes e les sacs; mais ayant peu de vivres lui même, il ne trouva de ressource (a) que dans ceux que les Ennemis avaient laissés. Il n'était pas encore établi dans son Camp & deux heures ne s'étaient pas écoulées depuis le dernier coup de fusil tiré, qu'il reçut une Lettre du Prince de Conti, adressée au Bailli de Givri, par laquelle il lui recommandait de ne point attaquer les retranchements, lui faisant part des succés qu'il avait eus dans la vallée de Sture, & de l'intention où il était de ne point chercher d'autre passage pour pénétrer dans la plaine.Si l'on peut juger de l'imprseeion que fit cette lettre sur le Comte de Danois et sur ceux des siens qui la virent, il ne sera pas aussi facile de peindre l'effet que produisit sa réponse.

(a) son soupé est un de ces traits qui caractérisent un homme et non une Nation, et même ne peignent l'homme que dans un moment auquel le reste de sa vie a souvent peu de rapport. Ce Lieutenant Général jadis étendu pendant trois jours avec les morts dans les plaines de Valenciennes, sauvé par les soins de sa nourrice, ne voyait dans la mort rien d'extraordinaire. Jamais il ne perdait son sang-froid, & sifflait tranquilement au milieu du carnage horrible qui se faisait à ses côtés. "Ce Bailli de Givri, disait il, ne sera plus occupé de sa blessure", et emmenera le mulet qui portait des provisions pour nous deux; et moi, je "n'aurai rien à manger". Le maréchal de Camp des Piémontais (in the reality Major General Baron du Vergé) qui souffrait cruellement de sa blessure interrompit les cris qu'elle lui arrachait pour lui enseigner où étaient ses cantines: le Comte de Danois les fit apporter, & mangea près du mourant; mais comme celui ci ne cessait de se plaindre, Monsieur, lui dit le Comte, ne pourriez vous pas mourir tranquilement et nous laisser manger tranquilement? L'étonnement ou la mort fit taire le Maréchal de Camp qu'on ne regarda qu'après avoir cessé de manger.

...

Extrait de l'Histoire de la Guerre des Alpes par le Marquis de Saint Simon

Jean Cerino Badone